La TB 303
Dans la catégorie " Les grands oubliés de la musique dont la terre entière se contrefout plus encore que le Darfour, le Rwanda ou l'Ouzbékistan ", la palme revient très certainement aux créateurs d'instruments de musique. A l'instar d'un Gibson (père de la guitare électrique et, par voie de conséquence, du Rock n'Roll et de tout ce qui s'en suit… et en n'oubliant pas que lui, au moins, a réussi à laisser son nom à l'instrument), Tadao Kikumoto, le créateur de la TB-303 (et de la TR-909 au passage mais on y reviendra ;) ), peut figurer au panthéon des finalistes en tant que l'homme sans qui jamais personne n'aurait hurlé, les mains moites et dégoulinant de sueur : ACIIIIIIIIIIIIIIID !

Parce que si c'est à Jésus que l'on doit la rédemption éternelle de nos pêchés, c'est sans conteste à la petite boite de Kikumoto que l'on doit l'Acid Music. Mais reprenons depuis le début… En 1982, alors que la techno n'est qu'un concept dans le cerveau illuminé de Juan Atkins et de ses potes et les synthétiseurs en plein boom sous l'impulsion de la New Wave ; le fabricant d'instruments électroniques Roland décide de se pencher sur une niche de marché inexistante jusqu'alors et à priori porteuse : la machine d'accompagnement pour guitariste. En d'autres termes, prenant conscience de l'existence toujours croissante de nombre de gratteux boutonneux et solitaires mais pour le moins désireux de jouer en groupe (bon je suis méchant là c'est vrai mais j'ai fait parti du club quelques années donc j'ai le droit), Roland fait plancher ses ingénieurs sur une machine peu onéreuse, capable de produire une rythmique et une basse en boucle ; le tout transportable dans un étui à guitare. Le résultat vous l'aurez compris sera l'œuvre de Kikumoto dont le gigantesque flop à l'époque n'a d'égal que la dernière saison du FC Nantes… En aucun cas le son de cette machine ne s'approche du son réel d'une basse ou d'une quelconque batterie et son ergonomie perturbe les guitaristes incapables de programmer la moindre boucle. Sa production est donc tout naturellement stoppée au bout de 18 mois et le projet va finir sa course ambitieuse au fond d'un tiroir. La TB-303 devient une vanne qui, remise au goût du jour, se traduirait par " Super ton Bontempi " ; et c'est au clou de magasins spécialisés qu'on la trouve désormais, déposée là contre quelques dollars de cash…Et c'est tant mieux !!!! Parallèlement à ce circuit d'abandon dans lequel elle semble condam-née à prendre la poussière, elle est redécouverte par une nouvelle génération de musiciens aussi fauchés que créatifs. Par son côté has been, pas cher et décalé, la TB est rapidement intégrée pour la composition des lignes de basse d'une nouvelle musique que l'on joue notamment à la Warehouse de Chicago : La House Music. L'histoire aurait pu en rester là et demeurer belle mais en 1987, elle devient légende.

On raconte que c'est sous l'impulsion de DJ Pierre que la TB-303 est enfin exploitée à son paroxysme et ouvre une voie que nul jusqu'alors n'avait imaginé. Le Cut Off et la Résonance de la machine, que jusque là on s'était accordé à ne pas trop taquiner, sont progressivement augmentés au cour du set, générant ainsi une envolée de la ligne de basse vers un aigu infini, strident et entêtant. C'est la naissance d'une nouvelle musique qui va à la fois réjouir et torturer une génération entière de ravers : l'Acid…. Dès lors, l'association est inévitable : La TB-303 et l'Acid music ne sont qu'une seule et même chose et cette union perdure encore et toujours. Paradoxalement, c'est la pauvreté de la conception de la TB-303 qui a permis l'émergence de ce nouveau courant musical.

En effet, la machine est on ne peut plus sommaire et se contrôle essentiellement à l'aide de ces six boutons : Le Cut Off, La Résonance, L'Enveloppe Modulation, Le Décay, L'Accent et le choix de la Forme d'onde. L'ensemble ne dispose en plus que d'une seule voix de polyphonie avec un grain malgré tout assez pure. Bref pas de quoi se damner à priori si ce n'est pour le filtre " pourri " mais fondamental qui, dès lors que l'on touche au Cut Off, pousse le son dans les aigus à vous faire vous prosterner face à l'enceinte, les mains sur les oreilles avec un regard de supplication à l'encontre du cinglé qui le manipule.

Si d'aventure il a remplacé la résistance R47 (par une résistance de 10 K pour plus de profondeur sans altération des aigus ;) ),ouvert la résonance, poussé l'accent à fond et ajouté une distorsion en sortie, apprenez que c'est lui désormais le maître de votre volonté et que vous êtes condamnés à sauter à sa guise. Ainsi en va t il de l'Acid, une des rares musiques capable de toucher aussi intensément à la fois le corps et l'esprit…

Pour ce qui est de la programmation du séquenceur, oubliez les principes d'harmonie et le bon sens, ce truc est né pour générer du groove et tout le monde s'accorde à croire que bon nombre de Hit Techno doivent leur géniale ligne de basse au plus grand et heureux des hasards.

Si maintenant vous souhaitiez acquérir cette machine de légende, commencez par aller brûler quelques cierges à Lourdes (et du gros cierges hein parce que c'est pas du petit miracle que vous demandez là) et vérifiez auprès de votre paroisse que vos confessions et vos vaccins sont à jour. Il n'y eut en tout que 20 000 exemplaires de TB-303 fabriqués entre 1982 et 1983 et, étant donné sa qualité de facture, on est en droit de s'interroger sur le nombre d'exemplaires encore en état de marche à ce jour. De plus sa cote d'occasion avoisine les 700 euros et avec le temps la demande ne faiblit pas. Comptez donc sur votre chance et éventuellement sur les brocantes pour parvenir à vos fins ; il en tombe parfois des greniers ou des J9 ;).

Ceci dit, beaucoup de synthés ont depuis cherché et, dans la majorité des cas, réussi à émuler le son de la TB-303 avec une perfection telle qu'il est impossible de faire la différence entre la copie et l'originale. Outre cette solution alternative, une version logiciel (basseline) existe également et sur laquelle ils ont eu la bonne idée d'ajouter une distorsion. Certains morceaux d'Acid produits récemment sur des labels de référence tels que Communique de Woody Mc Bride (aka DJ ESP - père du Basketball Heroes) ont été faits à partir de cette émulation et il semble que personne n'y ait trouvé à redire. Gloire donc à Kikumoto, à son œuvre et à tout ce qui en a émergé.
C'est sur ces mots que se conclue cet hommage à la TB-303.

Dans le prochain numéro nous consacrerons quelques lignes à un synthétiseur qui a lui aussi largement contribué à la composition électronique : le Yamaha DX7. Keep on making techno music.